Dernière modification : 03/06/2017 (Photos des communions)
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Une expérience originale

Prêtre du diocèse de Strasbourg et ancien membre fondateur de la Fraternité Saint-Pierre, l'abbé Christian Gouyaud est, dans le cadre du Motu proprio Ecclesia Dei, le chapelain des fidèles du diocèse attachés à la messe traditionnelle.
Entretien paru dans la revue la Nef, n° 113 (février 2001), pp. 14-15.

- La Nef : Pourriez-vous rapidement vous présenter ?

Abbé Christian Gouyaud : Ordonné en 1984, je suis l'un des douze fondateurs de la Fraternité Saint-Pierre. J'ai enseigné pendant quatre ans à Wigratzbad au Séminaire Saint-Pierre dont j'ai été le recteur pendant l'exercice 1991-1992. Ayant exercé mon ministère antérieur en Alsace-Moselle, j'ai été impliqué, dès l'été 1988, dans l'application du Motu proprio Ecclesia Dei dans le diocèse de Strasbourg. En parallèle, j'ai repris des études à la Faculté de théologie catholique de Strasbourg où j'ai obtenu mon doctorat en théologie. Mon confrère, l'abbé Alexander Leonhardt, a lui-même participé à la fondation de la Fraternité Saint-Pierre, comme séminariste, et a été ordonné prêtre par le cardinal Mayer à Wigratzbad en 1992.

- Quel est votre statut dans le diocèse ?

Depuis 1994, nous sommes prêtres incardinés dans l'archidiocèse de Strasbourg. Nous avons été nommés chapelains de la communauté des fidèles qui, en Alsace, bénéficient des dispositions du Motu proprio Ecclesia Dei. Mgr Brand, alors archevêque de Strasbourg, a érigé cette communauté en association publique de fidèles. Mgr Doré, son successeur, a approuvé définitivement les statuts de la " Communauté traditionnelle Saint-Arbogast " dont je suis le modérateur.

- Etes-vous considéré comme un prêtre un peu " à part ", et quelles sont vos relations avec votre évêque et avec le diocèse (prêtres et fidèles) ?

L'autorité diocésaine a eu le souci de ne pas marginaliser les fidèles Ecclesia Dei en ne leur affectant pas une chapelle périphérique ou excentrique mais en les accueillant dans une église paroissiale du ban communal de la métropole. De notre côté, le fait que nous concélébrions avec notre évêque lors de la messe chrismale et de la messe d'ordination et que nous soyons aussi, en dehors de notre mission spécifique, disponibles pour rendre des services ponctuels dans le rite de Paul VI a contribué à débloquer la situation. Notre communauté a fait l'objet, ces derniers mois, d'une visite pastorale et canonique de notre évêque qui a bien voulu reconnaître le caractère ecclésial des activités qui relèvent de notre ministère et souligner notre pleine appartenance au presbyterium local. Bien réalisée dans le diocèse, notre insertion peut certes encore progresser dans les paroisses où nos communautés résident.

- Pourriez-vous nous dire un mot de la vie de vos chapelles ?

Notre communauté est domiciliée en deux lieux : à Strasbourg, en l'église paroissiale Saint-Bernard et en l'église paroissiale Notre-Dame de l'Assomption de Colmar-Logelbach. La vie s'y organise principalement autour de la célébration du culte, à laquelle nous essayons de conférer tout son déploiement -notamment par la présence à Saint-Bernard du chœur Laudem gloriae- dirigé par M. Etienne Stoffel et à Logelbach de la chorale dirigée par Mlle Blandine Sutter, ainsi que par le concours de nombreux grands clercs et servants de messe; la transmission de la foi est assurée à différents niveaux -catéchisme, groupes de lycéens, d'étudiants, de jeunes foyers, avec le souci particulier de montrer la compatibilité du magistère actuel avec celui qui le précède; nous nous efforçons enfin de promouvoir la dimension communautaire de la vie ecclésiale - scoutisme, compagnonnage de saint Michel, pèlerinages, sorties et fêtes " paroissiales ".

- Quel bilan et quelles principales leçons tirez-vous de votre expérience ?

Dans un contexte ecclésial parfois délétère, l'expression de la foi et de la prière que nous essayons de mettre en valeur constitue assurément un signe de contradiction. En Alsace comme ailleurs se sont développés des groupes de pression qui revendiquent des changements importants de la discipline : mariage des prêtres, ordination des femmes, accès à la communion eucharistique des divorcés remariés... Dans cette configuration, où nous, (relativement) jeunes prêtres, reprenons ce que d'autres ont cru devoir laisser, il peut arriver que nous tenions à notre insu le rôle de " mauvaise conscience " des prêtres plus âgés - qui peuvent nous le reprocher. Il nous faut faire preuve de beaucoup de tact. Le mur de Berlin n'est pas encore tout à fait tombé dans l'Eglise ! Mais nous avons des rapports harmonieux avec nombre de confrères, au-delà des clivages théo-idéologiques, et nous ne regrettons pas notre choix d'appartenir au diocèse de Strasbourg.

- Douze ans après le Motu proprio Ecclesia Dei, comment voyez-vous l'avenir de la question liturgique ?

A quels types d'interprétation restrictive du Motu proprio Ecclesia Dei se trouve-t-on parfois confronté ? Le Motu proprio, ce ne serait que la messe dominicale, ce ne serait que pour les " vieux ", ce ne serait que pour ceux qui étaient liés au mouvement de Mgr Lefebvre, ce ne serait que des normes provisoires ! Il est une règle générale d'interprétation dans l'Eglise : les choses onéreuses, il faut les entendre au sens le plus strict : pas plus que ce qui est interdit; les choses favorables, il faut les entendre au sens large : tout ce qui est concédé. Or le Motu proprio n'interdit pas mais concède ! Il concède sous conditions mais sans restriction. Cette concession n'est d'ailleurs pas la tolérance d'un mal (que serait le pluralisme rituel) pour empêcher un plus grand mal (le schisme) : il s'agit au contraire d'un bien (la diversité des charismes et des traditions) dont on affirme " non seulement la légitimité mais aussi la richesse ". Les expressions dans le texte d'" application large et généreuse ", t traditions non seulement de spiritualité mais encore d'apostolat " : c'est-à-dire aussi ce qui prépare (catéchèse) et ce qui suit (vie communautaire ecclésiale) l'acte liturgique, " on devra partout respecter le désir spirituel de tous ceux qui se sentent liés à la tradition liturgique latine " n'autorisent pas, me semble-t-il, de telles interprétations restrictives. Il faut prier pour qu'un nombre croissant d'évêques veuillent bien s'associer à la volonté du pape sur ce point, et qu'ils aient " une attention pastorale renouvelée aux fidèles attachés à l'ancien rite " ainsi que le demandait Jean-Paul Il à l'occasion des dix ans du Motu proprio. L'engagement du cardinal Castrillon Hoyos de défendre de toutes ses forces la place légitime pour tous les catholiques de sensibilité traditionnelle dans la grande famille de l'Eglise catholique romaine me paraît déterminant.

Du côté des prêtres et des fidèles qui se réfèrent au Motu proprio, il importe de réaliser davantage les conditions d'application de ce document, et notamment de ne pas faire de la question liturgique une machine de guerre. Tout ce qui est polémique à l'égard du rite rénové dessert considérablement notre " cause ". Nous pourrions, de surcroît, explorer davantage la voie suggérée par le cardinal Ratzinger qui préconisait d'" observer les critères essentiels de la Constitution conciliaire sur la liturgie aussi si l'on célèbre selon le Missel ancien ". Nous ne devons pas " hypostasier " le rite jusqu'à encourir le reproche que faisait indirectement Mgr Gamber à la codification par saint Pie V du missel romain : celui d'avoir empêché toute évolution organique. La Commission romaine, pour éviter tout arbitraire, a proposé un certain nombre de modifications que l'on peut apporter au missel de 1962 qui n'a jamais été considéré surtout pas par le nouveau bienheureux jean XXIII - comme une apothéose liturgique. Là est, je crois, l'avenir du rite traditionnel auquel nous sommes profondément attachés. Cofondateur de la Fraternité Saint-Pierre dans une situation critique - le schisme de 1988 - je sais trop dans quelle impasse ecclésiale une opposition radicale au rite rénové peut mener. Le " charisme d'exclusivité " n'a jamais existé parce que, dans l'Eglise, c'est le ministère apostolique qui authentifie les charismes. L'autorité compétente, en l'occurrence, sans mettre aucunement en cause ce qui a été concédé, n'a de fait jamais reconnu ce charisme-là. Le charisme fondateur, c'est l'amour de l'Eglise. Le cardinal Castrillon Hoyos rappelle fort judicieusement qu'il y a dans l'Eglise de la place pour les complémentarités mais pas pour des oppositions. En ce qui concerne la compression du schisme Lefebvre, qui reste pour nous tous une mission, je ne crois pas que ce soit en voulant montrer aux dissidents que " nous-n'avons-absolument-pas-changé " que nous serons crédibles à leur endroit. Nous avons changé parce que nous avons compris que le refus de communication sacramentelle dans l'acte concret de célébrer conduit à la rupture de communion ecclésiale. Comment pourrions-nous appartenir au même corps mystique si nous refusions par principe de participer jamais au même corps eucharistique ?

- Le diocèse de Strasbourg est sous régime concordataire : comment cela fonctionne-t-il concrètement ?

L'Alsace, au traité de Versailles de 1919, n'a pas accepté les lois de séparation promulguées à l'époque de Combes. Un accord diplomatique entre le gouvernement de la République et la Secrétairie d'Etat lui permit alors de bénéficier du concordat de 1801 entre Pie VII et Bonaparte. Il s'agit avant tout de l'enseignement des trois religions reconnues (catholicisme, protestantisme, judaïsme) dans les écoles publiques, du traitement du clergé par l'Etat et de la nomination de l'évêque par le chef de l'Etat (double nomination puisque c'est le pape qui donne le mandat canonique). L'installation d'un curé requiert elle-même un agrément ministériel. De son côté, l'Eglise célèbre des messes pour la France et prie pour la " chose publique ". Le régime concordataire présente évidemment des avantages. Il pourrait cependant être mis en cause, par exemple si l'enseignement religieux venait à se déliter. Le débat actuellement tourne autour de la revendication par l'Islam de pouvoir aussi jouir du statut concordataire. D'autre part, si le régime reste concordataire, les mentalités sont souvent gagnées par le laïcisme...

- Avez-vous des activités d'évangélisation pour essayer de toucher des âmes qui ont perdu ou n'ont jamais eu de contact avec le Christ ?

Votre question me dit que nous n'avons pas réponse à tout et que nous devons rester très humbles. Oui, l'enjeu, c'est le salut des âmes et je suis bien démuni pour toucher ceux qui sont loin, bien loin de nos problématiques. La prière et le sacrifice de la messe non réductible à ce moment-ci de ce rite-là -portent le monde, c'est une perspective de foi. Vous utilisez les mots très appropriés de " toucher " et de " contact " : l'Incarnation, c'est Dieu qui touche l'homme et la Rédemption, c'est Dieu qui touche le pécheur. Comment faire pour que l'Eglise soit l'instrument du toucher du Christ ? je ne connais pas de recette en dehors du témoignage de vie et de l'esprit missionnaire.

- Dans un monde de plus en plus sécularisé et qui en vient à perdre tout repère moral, comment redonner une place à la vie intérieure ? Et quel rôle peut y jouer la paroisse ?

Vous avez parlé de " vie intérieure ". L'Eglise de France s'est engagée dans un chantier de restructuration ou de réaménagement qui est sans doute nécessaire. Le maître mot est celui d'interaction ou encore celui de pastorale transversale. Il ne faudrait pas que cela se traduise dans les faits par un surcroît de bureaucratie, au détriment, précisément, de la vie intérieure. A quoi correspondra encore la paroisse territoriale dans ces vastes ensembles ? Il faudrait préserver le lien personnel entre le pasteur et sa communauté, célébrer en certains lieux une liturgie exemplaire, à l'image peut-être de ce que furent les monastères au temps des barbares. Ne sommes-nous pas des néo-barbares ? Rien de tout cela n'est évidemment exhaustif !

Propos recueillis par Christophe Geffroy.

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