Dernière modification : 03/06/2017 (Photos des communions)
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La conversion

Auteur : Abbé C. Gouyaud

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S’il est une exigence inscrite au coeur de notre foi, c’est bien celle de la conversion intérieure. Il en va bien plus que d’une sorte de comportement moral extérieur. L’étymologie du mot (convertere) est remarquable, qui renvoie à une orientation fondamentale de tout notre être. Tel est le véritable enjeu de l’ascèse chrétienne.

C’est le Christ qui nous convertit

Se tourner vers qui ? Vers le Seigneur ! Si le péché est un détournement, la conversion est un retournement. Saint Thomas a admirablement défini le péché : aversio a Deo et conversio ad creaturam, ce que l’on peut traduire ainsi : on s’est détourné de Dieu pour se tourner vers la créature. L’inversion qui consiste à mettre notre fin dernière en des moyens (créés) est proprement une perversion. Ces moyens étaient autant de dons prodigués par Dieu. Notre souveraine ingratitude tient par conséquent en ceci que nous retournons les dons de Dieu contre Dieu.

L’oeuvre de la conversion requerra une opération de détachement à l’égard des créatures dont nous avons trop et mal usées, c’est-à-dire abusées jusqu’à en devenir désabusés ! Mais il s’agira moins de regarder ce à quoi l’on renonce, comme si nous étions déjà nostalgiques du péché, que Celui vers lequel convergent tous nos désirs. Il est une manière positive de faire pénitence, c’est de contempler la lumière et non de s’« introspecter » dans sa fange.

Pour se retourner vers Dieu, il faut certes, à l’instar du fils prodigue, entrer en soi-même pour y découvrir l’esclavage et l’aliénation dans lesquels la distance que nous avons creusée par rapport au Père nous a plongés. Mais le secret de la véritable connaissance de soi est dans la captation du regard de bienveillance que Dieu pose sur nous. Le mot grec « metanoia » suggère ce décentrement à l’égard de soi et ce dépassement à partir de l’intérieur même de notre sanctuaire intime.

Dans la parabole en question, tout n’est pas dit car le Seigneur est pudique. Ainsi, le père ne se contenta-t-il pas de voir – de constater - son fils revenir à lui ; c’est le regard même de compassion de Dieu, par delà l’horizon de notre éloignement, qui nous attire à revenir chez nous, c’est-à-dire dans son coeur. Ainsi s’agit-il moins de se convertir que de se laisser convertir : Convertis-moi et je serai converti. Point donc de volontarisme ni d’inertie quiétiste, mais une disponibilité à obéir aux impulsions de la grâce qui nous fait vouloir agir et nous donne de pouvoir agir selon la volonté de Dieu.

Allons plus loin ! Par son mystère pascal, c’est le Christ lui-même qui, en nous, se détourne du péché auquel il meurt et nous retourne vers Dieu en lequel il vit de façon irréversible. Quand donc comprendrons-nous que le Christ n’est pas seulement à considérer comme objet (de contemplation) auquel il convient de se modéliser par la pratique des vertus mais comme sujet (de note existence) qui agit et pâtit en nous, le « Je » ou le » « Moi » qui fait que ce n’est plus moi qui vis mais Lui qui vit en moi ? La conversion, ainsi, n’est pas moins que notre transformation en Christ. Quand donc cesserons-nous de ne demander que la grâce « adjuvante » – des secours divins pour nous aider dans les circonstances de notre vie - alors que le Seigneur est près à nous offrir sa grâce « transformante » ? La conversion change ainsi notre être en profondeur et nous renouvelle intérieurement, ce qui est tout autre chose qu’une imputation extrinsèque de la justice par Dieu au pécheur – qui reste pécheur – au regard des mérites du Christ.

De conversion en conversion

Pour être profonde, la conversion n’en est pas moins inachevée. Des auteurs spirituels ont relevé avec pertinence plusieurs conversions dans la vie des saints. Ainsi, pour Pierre, il y eut d’abord l’appel initial – et le regard de Jésus - en réponse auquel il laissa barque et filets pour suivre le Christ. Mais Pierre présuma de sa fidélité. Sa seconde conversion fut consécutive au coq du remord qui chanta au coeur de sa conscience – et, encore une fois, au regard que Jésus retourné porta sur lui. Mais Pierre se méprit alors sur la nature du Royaume (restauration d’Israël ou règne eschatologique ?). Sa troisième conversion correspond finalement à la Pentecôte quand, fondé sur la force de l’Esprit, son intelligence s’ouvrit aux choses de Dieu jusqu’à consentir à être mené où il n’aurait point voulu pour l’édification de l’Eglise.

On distingue ainsi une première conversion qui n’est autre que le passage (littéralement, la « pâque ») de l’installation dans le péché grave à la vie de la grâce. Cette transition ne peut faire l’économie d’un certain nombre de ruptures avec des situations ou des occasions objectivement délictueuses ni l’apprentissage laborieux des vertus morales. La seconde conversion implique un dépouillement à l’égard de la recherche de soi-même. On ne franchit se stade qu’en acceptant une forme de négation de sa propre sensibilité pour qu’il soit bien clair que l’on ne cherche pas « les consolations de Dieu mais le Dieu des consolations ». La troisième conversion, nécessaire pour abolir l’orgueil qui nous meut y compris dans le service du Royaume, est une entrée plus profonde dans « la nuit obscure » par la conscience de l’irréductibilité de ce qui a été entrevu dans la contemplation à la conceptualisation. Retenons surtout de cette classification la nécessité de grandir en Dieu, ou plutôt de laisser Dieu grandir en nous à la mesure même de la diminution de notre ego : Il faut qu’il croisse et que je diminue.

Convertir Dieu !

L’expression est audacieuse, mais elle renvoie à une disposition de la providence de laisser fléchir sa colère par la pénitence du pécheur. Ainsi, Isaïe parvient-il à faire changer les décrets divins en arguant de la fidélité et de la droiture d’Ezéchias. Daniel fléchit le Seigneur en lui faisant apparaître que le juste châtiment infligé au peuple d’Israël mettrait en cause la gloire même de Dieu. L’argument est peut-être spécieux mais efficace ! Mardochée, dans le même sens, prie le Seigneur de ne pas laisser s’éteindre les voix qui chantent sa louange, lui rappelant au passage l’alliance avec les patriarches. Moïse se lance lui-même dans un syllogisme dont il ressort que l’extermination par Dieu de son peuple infidèle nuirait à la réputation de Dieu ! Le roi de Ninive, ayant pris l’initiative d’un jeûne sur les instances de Jonas, traduit ainsi ce rapport entre la conversion du pécheur et la conversion de Dieu : « l’homme changera de conduite et renoncera à ses actes de violence. Qui sait ? Peut-être Dieu acceptera, lui aussi de changer et de pardonner ? Peut-être apaisera-t-il sa colère pour que nous ne périssions pas ? Dieu vit que ce qu’ils faisaient pour se détourner de leur conduite mauvaise. Aussi Dieu se repentit-il du mal dont il les avait menacés, il ne le réalisa pas » (3, 8-10).

Est-ce introduire un changement en Dieu immuable que d’évoquer ainsi la « conversion de Dieu » ? Non, si l’on considère d’une part que la préscience de Dieu connaît éternellement le résultat de l’accueil que nous ferons de sa grâce avec notre libre arbitre et d’autre part qu’il en va de notre conversion comme de la prière de demande : il ne s’agit pas de changer l’ordre établi de Dieu mais d’obtenir le pardon que Dieu a décidé de toute éternité de nous accorder par notre pénitence. « Revenez à moi de tout votre coeur dans le jeûne, les larmes et el deuil ! Déchirez vos coeurs et non vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est miséricordieux et compatissant, lent à la colère et riche en grâce, ayant regret du mal » ((Joël 2, 12-13).

Abbé Christian Gouyaud

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