Dernière modification : 03/06/2017 (Photos des communions)
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La thèse : « L'Eglise, instrument du Salut »

Présentation

Le Concile Vatican II présente l'Eglise comme le " sacrement du salut ".
Bien que son intention soit de dépasser le sens technique tel qu'il s'applique aux rites du septénaire sacramentel, le Concile renvoie explicitement à la définition scolastique du sacrement : signe et instrument. Ce dernier aspect ne semble guère avoir stimulé la recherche théologique contemporaine qui se méfie des présupposés ontothéologiques de la métaphysique causale.

La possibilité pour l'Eglise d'être cause efficiente instrumentale du salut ne contredit-elle pas la gratuité de l'action de Dieu en postulant une sotériologie active ? Si l'Eglise-sacrement est instrument du salut, c'est parce qu'elle reçoit d'un agent principal la vertu salutaire qu'elle peut à son tour communiquer.

On envisage ensuite en elle-même l'action instrumentale de l'Eglise, qui s'exerce proprement dans la ligne de l'ordre (nunus sanctificandi).

La causalité instrumentale de l'Eglise est enfin prise du côté de l'effet : le salut. Sans nier la nécessité de l'Eglise par rapport au salut, on est passé d'une problématique d'appartenance (causalité matérielle) à une perspective qui met surtout en valeur l'impératif d'exercer la mission (causalité efficiente). Mais l'Eglise catholique peut-elle prétendre être l'unique instrument du salut ? Cette monographie aborde, par le biais d'une catégorie scolastique, un certain nombre de questions théologiques contemporaines. Elle s'inscrit à l'intérieur du débat sur l'interprétation du Concile Vatican II.

Christian GOUYAUD
Editions Pierre Téqui, collection « Croire et Savoir », 2005, 584 pages. Prix :44 Euros.

Préface

L'Eglise est un signe, mais elle est plus qu'un signe. Elle atteste certes pour le monde les merveilles de grâce réalisées par le Verbe incarné, mais, comme épouse et socia, elle est aussi l'instrument de cette action de miséricorde que Jésus-Christ déploie au bénéfice de tous les hommes. Aux antipodes de l'exclusivisme protestant, qui repose sur une vision erronée de l'articulation entre la causalité divine et les causalités créées, supposées concurrentielles, la foi catholique célèbre comme la plus haute manifestation de la générosité divine cette participation subordonnée des causes secondes à l'œuvre du salut. Aussi l'« orientation ecclésiologique décisive » qu'a prise Vatican II d'approcher l'Eglise comme sacrement – sacrement du Christ, sacrement du salut, « sacrement de la communion » pour reprendre le beau titre d'un maître ouvrage du P. Benoît-Dominique de Le Sougeole – appelle-t-elle un discernement théologique.

L'abbé Christian Gouyaud, prêtre du diocèse de Strasbourg, s'y emploie dans un ouvrage exigeant qu'accueille la courageuse et méritante collection « Croire et savoir » dirigée par M. Yves Floucat. L'auteur voit bien – et il sait faire voir – la fécondité de cette approche de l'Eglise comme sacrement. A la manière d'un principe premier, elle permet de ressaisir synthétiquement ce que nous croyons de l'être et de l'agir de l'Eglise. Mais le titre même de l'ouvrage – L'Eglise, instrument du salut – indique qu'on ne peut se contenter, dans le cas de l'Eglise, d'une notion diffuse et vague de la sacramentalité. Comme sacrement du Christ, l'Eglise est un signe efficace, cause instrumentale de la grâce du salut. Elle participe réellement et efficacement à la production de cette grâce divinisatrice. Elle est l'instrument qui actualise le salut acquis par le Christ pour tous les hommes, y compris, éventuellement, pour les justes qui appartiendraient de fait à d'autres religions, mais que l'Eglise embrasse dans sa maternité sanctifiante selon des modalités qui restent encore à préciser.

Mais, tout autant que par son contenu, L'Eglise, instrument du salut vaut pour son « esprit » et sa méthode, qui sont ceux d'une authentique théologie spéculative thomiste. Faut-il préciser que l'adjectif « spéculatif » ne connote ici aucun mépris pour l'histoire ? La vaste documentation historique et théologique mise en œuvre par l'abbé Gouyaud le démentirait formellement. Mais l'esprit de l'homme est ainsi fait qu'il ne peut s'empêcher de chercher l'ordre, c'est-à-dire l'un dans le multiple. L'intellectus fidei ne peut pas ne pas se constituer en science et, en définitive, en sagesse – Sapientis est ordinare. La théologie spéculative apparaît alors comme une participation, lointaine et déficiente, mais bien réelle à l'unique Science divine par laquelle Dieu, d'un seul regard, se connaît lui-même et connaît en lui toutes choses.

Or le seul instrument qui permet à la théologie spéculative de se déployer en vision universelle et sapientielle est une philosophie de l'être : « Si l'intellectus fidei veut intégrer toute la richesse de la tradition théologique, il doit recourir à la philosophie de l'être. […] La philosophie de l'être, dans le cadre de la tradition métaphysique chrétienne, est une philosophie dynamique, qui voit la réalité dans ses structures ontologiques, causales et relationnelles. Elle trouve sa force et sa pérennité dans le fait qu'elle se fonde sur l'acte même de l'être, qui permet une ouverture pleine et globale à toute la réalité » (JEAN-PAUL II, Fides et ratio, § 97). Cette métaphysique est d'autant moins un élément étranger en christianisme qu'elle a longuement mûri au soleil de la foi, dans l'intime circumincession entre la raison, la foi et la prière qui définit la sagesse chrétienne.

Confiant en cette valeur éprouvée de la sainte alliance entre la théologie chrétienne et la métaphysique de l'acte d'être, l'abbé Gouyaud a donc entrepris de rendre raison de l'approche de l'Eglise comme sacrement à la lumière d'une métaphysique de la causalité instrumentale, telle que saint Thomas d'Aquin en a esquissé les grands traits. Etant entendu que la causalité selon saint Thomas est aussi irréductible à un concept productiviste que sa métaphysique à l'hydre de l'onto-théologie. Une fois de plus, le thomisme révèle donc les étonnantes capacités d'intégration qui lui viennent de l'universalité des principes qu'il met en œuvre.

Je voudrais enfin attirer l'attention sur un intérêt de cet ouvrage qui, pour être plus accidentel et circonstanciel, n'est pas pour autant négligeable. En raison de son histoire personnelle, l'abbé Gouyaud connaît bien les grandeurs et les limites du traditionalisme catholique. Au fil de son exposé, quand l'occasion s'en présente, il sait manifester le fondement théologique de certaines valeurs authentiques auxquelles ce secteur de la culture catholique française est particulièrement sensible. C'est ainsi qu'il consacre de belles pages à la théologie de la liturgie, avec une vibrante apologie pour l'objectivité du rite. Mais il opère aussi d'utiles mises au point théologiques qui devraient permettre de dépasser certaines réticences des traditionalistes vis-à-vis de l'enseignement de Vatican II et du magistère post-conciliaire. Par exemple, sur la valeur magistérielle du concile Vatican II, sur la pratique de la concélébration eucharistique, sur la signification théologique des démarches de repentance entreprises à l'occasion du grand jubilé ou celle d'un dialogue entre les religions que veut favoriser le pape Jean-Paul II. On pourra évidemment discuter telle ou telle thèse particulière, mais le livre de l'abbé Gouyaud vaut surtout pour l'exemple qu'il donne de ce que peut être une théologie vivante : solidement enracinée dans le patrimoine sapientiel traditionnel de l'Eglise et ouverte, en proportion, à l'intégration homogène de vérités nouvelles. L'Eglise, instrument du salut apparaît donc comme une contribution à cette réception sereine du concile Vatican II à la lumière de la Tradition, que l'Eglise appelle de ses vœux et qui hâtera – Deo auxiliante – la réconciliation tant souhaitée de tous les catholiques autour du Magistère vivant.

R.P. Serge-Thomas BONINO o.p.
Directeur de la Revue thomiste.

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