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Le discours aux Bernardins

Auteur : Abbé Christian Gouyaud
Publication : 04/11/2009
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Le discours au « monde de la culture », prononcé au Collège des Bernardins le 12 septembre 2008, s’inscrit dans la dialogue initié par le Pape tant avec la pensée moderne qu’avec les autres traditions religieuses. Ainsi Nietzsche et Marx furent-ils convoqués à sa réflexion sur l’amour, de même que Kant et Bacon au sujet de l’espérance. L’adversaire intellectuel est ici clairement nommé : le « positivisme », qui nie la légitimité d’une connaissance portant sur une réalité transcendante dépassant le champ des phénomènes empiriques. Sur l’Islam, le Pape souhaite de toute évidence prévenir le choc des civilisations par la confrontation des théologies à propos de l’image de Dieu telle qu’elle se dégage respectivement de la Bible et du Coran. Lors du discours magistral à Ratisbonne, le 12 septembre 2006 (notez que ces deux discours sont prononcés un 12 septembre, fête du saint nom de Marie qui célèbre la victoire remportée sur les Turcs à Vienne, en 1683 !), le Pape avait posé l’équation suivante : un dieu qui est au-dessus de la catégorie du raisonnable jusqu’à pouvoir commander le mal, l’important étant alors la puissance de sa volonté et non la sagesse de sa nature, aboutit à façonner un visage inhumain de dieu, duquel dérivent ensuite « les pathologies et les maladies mortelles de la religion et de la raison ». Un dieu terrifiant qui inspire le terrorisme. L’attitude viciée s’appelle ici « nominalisme », soit le primat de l’arbitraire et le refus des essences. Quand la raison positiviste rencontre la foi nominaliste, on peut dire que la planète est en danger ! Il faut donc sauver non seulement la foi mais aussi la raison et c’est au chevet des deux que le docteur Ratzinger se penche avec douceur et fermeté. Au fil de son enseignement oral ou écrit, Benoît XVI démontre que la foi chrétienne ne se réduit pas à un stéréotype atemporel ou à la répétition mécanique d’une Eglise autiste aux angoisses du monde présent ; au contraire, le message pérenne de l’Evangile tient non seulement dans sa capacité à nous projeter vers les réalités eschatologiques (futures) mais aussi dans l’actualité de sa réponse aux grandes interrogations de l’homme à ce moment-ci de l’Histoire. On peut, sans trop caricaturer, distinguer trois temps du dialogue de l’Eglise avec la modernité : - la phase du « dialogue de sourds » jusqu’à Vatican II, où le magistère ecclésiastique condamnait sans appel les systèmes erronés ; celle du « marché de dupes » dans la période conciliaire et postconciliaire où les catholiques se sont laissés naïvement vendre les « valeurs » issues des Lumières sans opérer parmi elles de véritable discernement ; - celle de la mise à plat positive mais sans complaisance des contentieux et du retour serein aux fondamentaux, opérés par le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi J. Ratzinger puis par le Pape Benoît XVI.

S’il faut guérir la raison, c’est en réhabilitant la métaphysique en philosophie. Il me semble que Benoît XVI s’embarrasse de moins en moins de circonlocutions, à supposer qu’il s’en soit un jour soucié, et assène tranquillement des « énormités ». Par exemple, devant cet aréopage de sept cent intellectuels, qu’il n’y a pas de vraie philosophie sans Dieu ! L’attitude vraiment philosophique, dit-il, consiste à « regarder au-delà des réalités pénultièmes et [à] se mettre à la recherches des réalités ultimes qui sont vraies ». L’adjectif « pénultième » renvoie littéralement à ce qui est « presque (paene) dernier (ultimus) ». Et si Benoît XVI avait ainsi caractérisé le drame de la pensée moderne : elle s’est sans doute élevée au-dessus de l’immédiat et de l’instantané mais, visant ce qui est avant-dernier en se cantonnant dans l’ordre du fonctionnel, elle a manqué son but, ce qui est ultime et qui répond de façon décisive à la question du pourquoi : Dieu ! L’athéisme contemporain, du reste, n’élude pas la question de Dieu qu’il repose de façon pathétique, thème cher à H. de Lubac et que reprend à son compte Benoît XVI. Puis, passant de la philosophie à la civilisation, le Pape n’a pas de mal à montrer comment la quête de Dieu, inscrite au prologue de la Règle de saint Benoît, a fait l’Europe ! Dieu s’est donné à être trouvé à travers les Ecritures qui constituaient autant de « bornes milliaires » dans le tâtonnement des hommes. L’amour de la Parole, dès lors, engendra la culture. Face à cette intelligentsia parisienne, le Pape explique que les psaumes sont les mots mêmes que Dieu nous a donnés pour nous adresser à lui et que la psalmodie communautaire doit être mesurée par l’harmonie avec le chant des anges, à moins de choir à travers une cacophonie individualiste dans la « région de la dissimilitude » où l’homme, laissant s’effacer l’image de Dieu, manque à sa propre nature. Quant au travail, il est participation à l’œuvre du créateur, lequel continue d’agir dans l’Histoire, et non manipulation « déiforme » des déterminations fondamentales de la nature, négation de la nature qui aboutit à la culture de mort. C’est ainsi que la prière et le travail (ora et labora) ont été et sont les principes de la civilisation. Le regretté Dom Gérard, qui se trouve désormais du côté du chœur des anges, a dû se réjouir avec eux du discours au Bernardins !

Des délégués de la communauté musulmane française participaient à cette conférence. Est-ce à eux que Benoît XVI s’adressait quand il a mis en évidence la nécessité d’interpréter les Ecritures ? Dans la tradition de l’Islam, les versets coraniques sont la Parole incréée de d’Allah de telle sorte que la seule évocation de la possibilité d’une herméneutique est déjà blasphématoire. De là ce « littéralisme » qui est une abdication des ressources de la raison et qui induit des comportements fondamentalistes. Ici, l’on voit bien le fil que déroule le Pape depuis la leçon inaugurale de Ratisbonne. En christianisme, la multiplicité des mots humains, la pluralité des Ecritures recèle l’unique Parole de Dieu. Le christianisme ne saurait ainsi être rangé parmi les « religions du Livre » ! Discerner l’un dans le multiple, le tout dans ses parties et finalement le sens dans le texte, voilà qui s’appelle « interpréter ». Le Pape applique à l’exégèse le principe paulinien qu’un musulman considérerait comme profondément subversif : « Le lettre tue, mais l’Exprit vivifie » (2 Co 3, 6). Encore faut-il que l’interprétation ne soit pas individualiste par un affranchissement à l’égard de l’instance herméneutique autorisée : le magistère. Au-delà des vices opposés de l’« arbitraire subjectif » » er du « fanatisme fondamentaliste », Benoît XVI préconise, en matière d’interprétation aussi, de renouer le lien entre la liberté et la vérité.

Au fond, quand la raison aura retrouvé sa véritable ouverture à l’être et quand la quand la foi reconnaîtra en Dieu le Logos, un dialogue harmonieux et fécond pourra à nouveau s’instaurer entre les deux. A cette tâche, notre Pape s’attelle avec sa pédagogie de docteur et sa patience de pasteur.

Christian Gouyaud

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