Dernière modification : 03/06/2017 (Photos des communions)
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Discours du cardinal Ratzinger aux évêques chiliens

Auteur : Cardinal J. Ratzinger

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Dans les derniers mois, nous avons consacré un travail important au problème Lefebvre, en nous efforçant sincèrement de créer pour son mouvement un espace vital adéquat à l’intérieur de l’Eglise. Le Saint-Siège a été critiqué de toutes parts à cause de cela. On a dit qu’il aurait cédé au chantage au schisme ; qu’il n’aurait pas défendu Vatican II avec la force qu’il fallait, que, alors qu’il traitait avec une grande dureté les mouvements progressistes, il manifestait une compréhension exagérée envers la rébellion restauratrice. La suite des événements a suffisamment démenti ces assertions. Le mythe de la dureté vaticane en face des déviations progressistes est apparu comme une élucubration vide de sens. Jusqu’ici, il n’a été émis que des admonitions et en aucun cas des peines canoniques au sens propre. Le fait que Mgr Lefebvre ait dénoncé au bout du compte un accord déjà signé montre que le Saint- Siège, bien qu’il ait fait de larges concessions, ne lui avait pas accordé toute la licence qu’il souhaitait. Dans la partie fondamentale des accords, Mgr Lefebvre avait reconnu qu’il lui fallait accepter Vatican II et les affirmations du Magistère post-conciliaire, selon l’autorité propre de chaque document.

C’est une contradiction patente de voir que ceux-là qui n’ont laissé passer aucune occasion de faire savoir au monde leur désobéissance au pape et aux déclarations magistérielles des vingt dernières années, ce sont eux qui viennent maintenant juger trop molle cette attitude et veulent que l’on exige une obéissance millimétrique à Vatican II. De même on a prétendu que le Vatican avait concédé à Mgr Lefebvre un droit au désaccord alors qu’il le dénierait obstinément aux responsables de la tendance progressiste. En réalité, la seule choses que l’on affirmait dans l’accord, suivant le numéro 25 de Lumen Gentium, c’était le simple fait que tous les documents du Concile ne sont pas de même rang. Du reste, dans le texte signé, on prévoyait explicitement que toute polémique devait être évitée, et l’on demandait une attitude positive de respect pour les options et les déclarations officielles. Il était en outre concédé que la Fraternité Saint-Pie X aurait pu exposer au Saint-Siège, ce dernier conservant intégralement son droit de décision, ses propres difficultés en matière d’interprétation et de réforme dans le domaine juridique et liturgique. Tout cela montre de manière certaine que Rome a réuni, dans ce difficile dialogue, la générosité dans tout ce qui était négociable, avec la fermeté sur l’essentiel. L’explication que Mgr Lefebvre a luimême donnée de la rétractation de son « oui » est révélatrice. Il a déclaré que finalement il avait compris que l’accord signé ne visait qu’à intégrer sa fondation dans l’« Eglise du Concile ». L’Eglise catholique, en communion avec le Pape, est, pour lui, l’« Eglise du Concile » qui a rompu avec le passé. Il semble qu’il ne réussisse plus à voir qu’il s’agit simplement de l’Eglise catholique avec la totalité de la Tradition, à laquelle Vatican II appartient également.

Le problème posé par Mgr Lefebvre ne prend pas fin avec la rupture du 30 juin. Il serait trop facile de se laisser envahir par une espèce de triomphalisme, et de penser que le problème a cessé d’en être un à partir du moment où Mgr Lefebvre s’est nettement séparé de l’Eglise. Un chrétien ne peut ni ne doit jamais se réjouir d’une désunion. Même s’il ne fait aucun doute que l’on ne peut en attribuer la faute au Saint-Siège, il nous faut nous interroger sur les erreurs que nous avons commises et que nous commettons : les critères en fonction desquels nous jugeons le passé, sur la base du décret sur l’oecuménisme de Vatican II, doivent, comme c’est logique, être appliqués au présent.

L’une des découvertes fondamentales de la théologie de l’oecuménisme est que les schismes ne peuvent survenir dans l’Eglise que lorsqu’on cesse de vivre et d’aimer certaines vérités et certaines valeurs de la foi chrétienne. La vérité marginalisée devient autonome, elle subsiste déchirée de la structure ecclésiale, et c’est autour d’elle que se forme un mouvement nouveau. Un fait doit nous faire réféchir : à savoir que bon nombre de gens, hors le cercle restreint des membres de la Fraternité de Mgr Lefebvre, voient en lui une sorte de guide, ou tout au moins un allié utile. Il ne suffit pas d’évoquer des mobiles politiques, la nostalgie ou d’autres raisons culturelles secondaires. Ces raisons ne suffisent pas à expliquer la faveur rencontrée même et spécialement auprès des jeunes, dans des pays très divers et placés dans des conditions politiques et culturelles complètement différentes. Certes, une vision étroite, unilatérale, ressort avec évidence. Mais, indubitablement, on ne pourrait imaginer un phénomène de cette ampleur s’il ne mettait en jeu des éléments positifs qui en général ne trouvent pas dans l’Eglise un espace vital suffisant au sein de l’Eglise d’aujourd’hui.

C’est pourquoi nous devons considérer cette situation avant tout comme une occasion de faire un examen de conscience. Nous devons nous interroger sérieusement sur les déficiences de notre pastorale que ces événements mettent en cause. C’est de cette manière que nous pourrons donner un lieu à ceux qui le cherchent et le demandent dans l’Eglise, et ainsi nous réussirons à ôter toute raison d’être au schisme, en le rendant superflu à partir de l’intérieur même de l’Eglise.

Il y a trois aspect, selon moi, qui à cet égard ont un rôle important.

De nombreuses raisons peuvent avoir induit beaucoup de gens à chercher refuge dans l’ancienne liturgie. La principale est qu’ils y trouvent conservée la dignité du sacré. Après le Concile, beaucoup ont élevé consciemment la « désacralisation » au rang du programme d’action, en expliquant que le Nouveau Testament avait aboli le culte du Temple : le voile du Temple qui s’est déchiré au moment de la mort du Christ, signifierait, pour certains, la fin du sacré. La mort de Jésus hors les murs, c’est-à-dire en un lieu public, tel est désormais le culte authentique. Le culte, dans la mesure où il doit être rendu, doit s’exprimer dans la non-sacralité de la vie quotidienne, dans l’amour vécu. Poussé par de tels raisonnements, on a abandonné les ornements sacrés ; on a dépouillé les églises le plus possible de la splendeur qui rappelle le sacré ; et on a réduit la liturgie au langage et aux gestes de la vie ordinaire, par le moyen de salutations, de signes communs d’amitié et de choses semblables.

Sans aucun doute, avec de telles théories et de telles pratiques, a-t-on entièrement perdu de vue la connexion réelle entre l’Ancien et le Nouveau Testament. On a oublié que le monde n’est pas le Royaume de Dieu ; et que « le Saint de Dieu » (Jn 6, 69) continue d’être en contradiction avec le monde ; qu’il nous faut nous purifier pour nous approcher de Lui ; que le profane, même après la mort et la résurrection de Jésus, n’est pas arrivé à devenir « le saint ». Le Ressuscité est apparu à ceux dont le coeur s’est ouvert à Lui, le Saint ; il ne s’est pas manifesté à tout le monde. De cette façon, il s’est ouvert le nouvel espace de culte auquel nous devons nous référer aujourd’hui ; à ce culte qui consiste à s’approcher de la communauté du Ressuscité, au pieds duquel se prosternèrent les saintes femmes pour l’adorer (Mt 28, 9). Je ne veux pas m’étendre maintenant ; je me bornerai à en tirer directement la conclusion : nous devons redonner à la liturgie la dimension du sacré. La liturgie n’est pas un festival, elle n’est pas une réunion de détente. Ce qui importe, ce n’est pas que le curé réussisse à produire de son cru des idées suggestives ou des élucubrations. La liturgie, c’est Dieu trois fois saint se rendant présent parmi nous, c’est le buisson ardent, c’est l’alliance de Dieu avec l’homme, en Jésus-Christ, celui qui est mort et ressuscité. La grandeur de la liturgie ne se fonde pas sur le fait qu’elle offre un passe-temps intéressant, elle consiste bien plutôt dans l’acte de se rendre tangible du Totalement-Autre que nous ne sommes pas en mesure de faire venir. Il vient parce qu’Il le veut. Autrement dit, l’essentiel dans la liturgie est le mystère, qui se réalise dans le rite commun de l’Eglise ; tout le reste le réduit. Les gens le ressentent vivement, et se sentent trompés, lorsque le mystère se transforme en distraction, quand l’auteur principal dans la liturgie n’est pas le Dieu vivant mais le prêtre ou l’animateur liturgique.

Défendre le concile Vatican II, contre Mgr Lefebvre, comme valide et obligatoire dans l’Eglise est une tâche nécessaire. Cependant il ne faut pas se cacher l’existence d’une étroitesse de vue qui isole Vatican II et qui a provoqué l’opposition. D’innombrables exposés donnent l’impression que, depuis Vatican II, tout a changé et que tout ce qui l’a précédé est dépouvu de valeur, ou dans le meilleur des cas, n’en acquiert qu’à sa lumière.

Le second concile du Vatican n’est pas abordé comme une partie de l’ensemble de la Tradition vivante, mais comme la fin de la Tradition et un redémarrage à zéro. La vérité est que le Concile n’a défini aucun dogme et a voulu consciemment s’exprimer à un niveau plus modeste, simplement comme un concile pastoral. Pourtant, nombreux sont ceux qui l’interprètent comme s’il était presque un superdogme qui ôte toute importance au reste. Cette impression est surtout renforcée par certains faits courants. Ce qui était autrefois comme le plus sacré - la forme transmise de la liturgie - apparaît d’un seul coup comme ce qu’il y a de plus défendu et la seule chose que l’on puisse rejeter en toute sûreté. On ne tolère pas la critique des options de la période post-conciliaire ; mais, là où les antiques règles sont en jeu, ou bien les grandes vérités de la foi - par exemple, la virginité corporelle de Marie, la résurrection corporelle de Jésus, l’immortalité de l’âme, etc. - on ne réagit même plus, ou alors avec une modération extrême. Personnellement, j’ai pu voir quaud j’étais professeur comment l’évêque lui-même, qui, avant le Concile, avait chassé un enseignant intègre mais ayant seulement un parler un peu rustre, se trouva incapable d’éloigner, après le Concile, un enseignant qui niait ouvertement quelques unes des vérités fondamentales de la foi.

Tout cela conduit de nombreuses personnes à se demander si l’Eglise d’aujourd’hui est réellement celle d’hier, ou si on l’a remplacée par une autre sans les en aviser. La seule manière de rendre crédible Vatican II est de le présenter clairement pour ce qu’il est : une partie de l’entière et unique Tradition de l’Eglise et de sa foi.

En mettant maintenant de côté la liturgie, les poins centraux du conflit sont, actuellement, l’attaque de Mgr Lefebvre contre le décret sur la liberté religieuse et contre le prétendu esprit d’Assise. C’est là que Mgr Lefebvre trace la frontière entre sa position, et celle de l’Eglise catholique d’aujourd’hui. Il n’est pas nécessaire d’ajouter expressément que ses affirmations sur ce terrain sont inacceptables. Nous ne voulons pas nous occuper ici de ses erreurs, mais nous demander plutôt où se situe le manque de clarté dans nos positions. Pour Mgr Lefebvre, il s’agit de lutter contre le libéralisme idéologique, contre la relativisation de la vérité. Evidemment, nous ne sommes pas d’accord avec lui pour affirmer que les textes du Concile sur la liberté religieuse ou la prière d’Assise - selon les intentions du pape - sont des relativisations. Néanmoins il est vrai que, dans le mouvement spirituel de la période post-conciliaire s’est manifesté un oubli, voire une suppression de la question de la vérité : peut-être touchons-nous ainsi le problème crucial de la théologie et de la pastorale d’aujourd’hui. La « vérité » est apparue comme une prétention trop altière, un « triomphalisme » que l’on ne pouvait plus se permettre. Ce processus se vérifie d’une manière claire dans la crise affectant l’idéal et la pratique missionnaires. Si nous ne mettons pas l’accent sur la vérité dans l’annonce de la foi, et si cette vérité n’est plus essentielle au salut de l’homme, les missions perdent leur signification. En effet, on a déduit et on déduit encore que, pour l’avenir, on doit seulement viser à ce que les chrétiens soient de bons chrétiens, les musulmans de bons musulmans, les hindous de bon hindous, etc. Mais comment peut-on savoir quand quelqu’un est un « bon » chrétien ou un « bon » musulman ?

L’idée que toutes les religions ne sont, à proprement parler, que des symboles de ce qui est, en dernière analyse, l’Incompréhensible, gagne rapidement du terrain dans la théologie et a déjà profondément pénétré la pratique liturgique. Là où un tel phénomène se produit, la foi comme telle est abandonnée, parce qu’elle consiste dans le fait que je me rends à la vérité en tant que je la reconnais. C’est ainsi que nous avons toutes les raisons de retourner à une conception correcte sur ce terrain également.

Si nous réussissons à montrer et à vivre de nouveau la totalité du catholicisme sur ces points, nous pouvons espérer que le schisme de Mgr Lefebvre ne sera pas de longue durée.

L’affaire Lefebvre conduit à un examen de conscience.

Joseph Cardinal RATZINGER

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