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Quelques réflexions à propos de la levée des excommunications

Auteur : Abbé Christian Gouyaud

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Par un décret en date du 21 janvier 2009, publié le 24 janvier suivant, le cardinal Giovanni Battista Re, Préfet de la Congrégation pour les Evêques, « selon les facultés qui [lui] ont été expressément concédées par le Saint Père Benoît XVI », remet aux quatre évêques ordonnés par Mgr Lefebvre le 30 juin 1988 la censure d'excommunication latae sententiae déclarée par la même Congrégation le 1er juillet 1988. Cette censure est ainsi privée d'effets juridiques. Questions.

1 - Comment en est-on arrivé à cette levée des excommunications ?

Avant tout par la prière ! Il faut bien reconnaître que les « semaines de l'unité » ont leur utilité puisque c'est au cours de la dernière que le décret en question a été signé. Du côté lefebvriste, Mgr Fellay met en avant un million sept cent trois mille chapelets récités à cette intention ! L'approche comptable de la prière peut laisser perplexe mais, enfin, on a prié ! L'unité des chrétiens correspond à l'ultime prière de Jésus « afin que tous soient un » (Jn 17, 21). En ce sens, il convient de recevoir avec joie et gratitude cette initiative du Pape comme un don de Dieu.

2 - L'acte par lequel Mgr Lefebvre a ordonné quatre évêques sans mandat apostolique le 30 juin 1988 est-il de ce fait légitimé a posteriori ?

Non. « En lui même, cet acte a été une désobéissance au Souverain Pontife en une matière très grave et d'une importance capitale pour l'unité de l'Eglise, puisqu'il s'agit de l'ordination d'évêques par laquelle se perpétue sacramentellement la succession apostolique. C'est pourquoi une telle désobéissance, qui constitue en elle- même un véritable refus de la primauté de l'évêque de Rome, constitue un acte schismatique. » (Motu proprio Ecclesia Dei du 2 juillet 1988). La levée de l'excommunication ne change pas la nature de l'acte qui a été sanctionné par l'excommunication.

Cette rémission de la censure d'excommunication répond à une demande formulée par les quatre évêques en question dans une lettre du 15 décembre 2008 dont le décret du 21 janvier 2009 cite l'extrait suivant : « Nous sommes toujours fermement déterminés dans notre volonté de rester catholiques et de mettre toutes nos forces au service de l'Eglise de Notre Seigneur Jésus Christ, qui est l'Eglise catholique romaine. Nous acceptons son enseignement dans un esprit filial. Nous croyons fermement à la Primauté de Pierre et à ses prérogatives, et c'est pour cela même que nous souffrons tant de l'actuelle situation. » Le décret mentionne aussi la « volonté [des quatre évêques], exprimée dans la lettre citée auparavant, de ne ménager aucun effort pour approfondir, via des colloques nécessaires avec les autorités du Saint Siège, les questions qui restent en suspens [...] » Il est difficile de voir dans ces propos des quatre évêques la reconnaissance de la validité de la censure qu'ils ont encourue en 1988 ou une forme de résipiscence de leur part d'avoir reÁu l'ordination épiscopale dans ces conditions. Benoît XVI se contente donc du minimum : le fait même de leur demande de levée de l'excommunication qu'auparavant ils niaient - quand ils ne la revendiquaient pas (le 6 juillet 1988, 24 responsables de la Fraternité Saint-Pie X demandèrent l'excommunication « comme une marque d'honneur et un signe d'orthodoxie devant les fidèles » !).

3 - S'agit-il d'une reconnaissance canonique de la Fraternité Saint-Pie X ?

Non. Il s'agit d'une étape d'un processus en vue de « pouvoir parvenir rapidement une pleine et satisfaisante solution au problème qui s'est posé à l'origine » (Décret). Une autre censure reste juridiquement effective : la suspens a divinis qui frappe tous les clercs de la Fraternité Saint-Pie X depuis le 22 juillet 1976. Il appartiendra au Siège apostolique, selon la progression du dialogue théologique, de conférer à la Fraternité Saint-Pie X un statut canonique qui lui fait défaut depuis 1975. Pour l'heure, les sacrements célébrés par les évêques et les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X sont illicites, voire invalides pour les sacrements (pénitence et mariage) qui requièrent la juridiction. La levée de l'excommunication n'implique pas de soi le retour à la pleine communion.

4 - Pourquoi alors une levée de l'excommunication ?

Rappelons un précédent historique : le 7 décembre 1965, le pape Paul VI et le patriarche Athénagoras, dans une déclaration commune, reconnurent que « parmi les obstacles qui se trouvent sur le chemin du développement de ces rapports fraternels de confiance et d'estime, figure le souvenir des décisions, actes et incidents pénibles, qui ont abouti en 1054 à la sentence d'excommunication portée contre le patriarche Michel Cérulaire et deux autres personnalités par les légats du siège romain, conduits par le cardinal Humbert, légats qui furent eux-mêmes ensuite l'objet d'une sentence analogue de la part du patriarche et du synode constantinopolitain. » Ils déclarèrent d'un commun accord « a) regretter les paroles offensantes, les reproches sans fondement, et les gestes condamnables qui, de part et d'autre, ont marqué ou accompagné les tristes événements de cette époque; b) regretter également et enlever de la mémoire et du milieu de l'église les sentences d'excommunication qui les ont suivis, et dont le souvenir opère jusqu'à nos jours comme un obstacle au rapprochement dans la charité, et les vouer à l'oubli; c) déplorer, enfin, les fâcheux précédents et les événements ultérieurs qui, sous l'influence de divers facteurs, parmi lesquels l'incompréhension et la méfiance mutuelles, ont finalement conduit à la rupture effective de la communion ecclésiastique. » Il s'agissait donc d'enlever de la mémoire et du milieu de l'Eglise les sentences d'excommunication réciproque de 1054, comme préalable à un dialogue théologique en vérité.

Benoît XVI souhaite parvenir à une « réconciliation interne au sein de l'Eglise. Voici ce qu'il écrivait dans la lettre qui accompagnait le Motu proprio Summorum pontificum : « En regardant le passé, les divisions qui ont lacéré le corps du Christ au cours des siècles, on a continuellement l'impression qu'aux moments critiques où la division commenÁait à naître, les responsables de l'église n'ont pas fait suffisamment pour conserver ou conquérir la réconciliation et l'unité ; on a l'impression que les omissions dans l'église ont eu leur part de culpabilité dans le fait que ces divisions aient réussi à se consolider. Ce regard vers le passé nous impose aujourd'hui une obligation : faire tous les efforts afin que tous ceux qui désirent réellement l'unité aient la possibilité de rester dans cette unité ou de la retrouver à nouveau. Il me vient à l'esprit une phrase de la seconde épître aux Corinthiens, où Saint Paul écrit : « Nous vous avons parlé en toute liberté, Corinthiens ; notre cœur s'est grand ouvert. Vous n'êtes pas à l'étroit chez nous ; c'est dans vos cœurs que vous êtes à l'étroit. Payez-nous donc de retour ; ... ouvrez tout grand votre cœur, vous aussi ! » (2 Co 6, 11-13). Paul le dit évidemment dans un autre contexte, mais son invitation peut et doit aussi nous toucher, précisément sur ce thème. Ouvrons généreusement notre cœur et laissons entrer tout ce à quoi la foi elle-même fait place. » En d'autres termes, le temps ne résout pas les schismes. Mgr Tissier de Mallerais, récemment, envisageait de transmettre à son tour la charge épiscopale qu'il avait reÁue de faÁon illicite.

Dans le cas de Paul VI et d'Athénagoras, il y avait une réciprocité dans le pardon. Mgr Fellay, dans une lettre aux fidèles de la Fraternité Saint-Pie X, salue l'«acte unilatéral, bienveillant et courageux » du Pape. Unilatéral. La balle est maintenant dans le camp des lefebvristes. Comme l'observe le cardial Vingt-Trois, les difficultés dans l'Eglise ne se résolvent pas par un décret mais par la conversion du cœur. Il faut espérer que les membres de la Fraternité Saint-Pie X n'endurciront pas leur cœur pour justifier à partir de cette sentence de miséricorde leur comportement polémique.

5 - Le Concile Vatican II est-il bradé ?

On peut ici citer les propos de Benoît XVI au lendemain de son élection : « Alors que je me prépare moi aussi au service qui est propre au successeur de Pierre, je veux affirmer avec force la ferme volonté de poursuivre l'engagement de mise en œuvre du concile Vatican II, dans le sillage de mes prédécesseurs et en fidèle continuité avec la tradition bimillénaire de l'Eglise ».

Dans son discours à la Curie romaine du 22 décembre 2005, Benoît XVI soulignait que les difficultés de réception à l'égard de Vatican II proviennent d'une « herméneutique de la discontinuité et de la rupture » qui renvoie au fameux « esprit du Concile » : à la manière d'une nouvelle Constituante qui abolit une vieille constitution, Vatican II aurait rompu avec le Magistère antérieur. Sur cette analyse, « progressistes » et lefebvristes se retrouvent. Mgr Fellay, supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, a lui-même divulgué cet autre passage de sa lettre du 15 décembre 2008 : « « Nous sommes prêts à écrire avec notre sang le Credo, à signer le serment anti-moderniste, la profession de foi de Pie IV, nous acceptons et faisons nôtres tous les conciles jusqu'à Vatican I. Mais nous ne pouvons qu'émettre des réserves au sujet du Concile Vatican II, qui s'est voulu un concile "différent des autres" (cf. discours des Papes Jean XXIII et Paul VI).». Face à cette herméneutique de la rupture, Benoît XVI souhaite promouvoir « l'herméneutique de la réforme, du renouveau dans la continuité de l'unique sujet-Eglise, que le Seigneur nous a donné ; c'est un sujet qui grandit dans le temps et qui se développe, tout en restant toujours le même, l'unique sujet du Peuple de Dieu en marche ». C'est même l'un des axes majeurs de son pontificat.

6 - Quelle est la théologie de l'œcuménisme sous jacente à cette procédure ?

Quels sont les principes œcuméniques de J. Ratzinger. En premier lieu, celui-ci : åcuménisme bien ordonné commence par dissident le plus proche ! Donc, par ordre : d'abord les lefebvristes ; ensuite les orthodoxes ; enfin les protestants.

Benoît XVI entend aussi résorber les schismes à partir de l'intérieur de l'Eglise Pourquoi certaines vérités subsistent-elles, séparées de la synthèse organique de la foi, hors de la communion ecclésiale, sinon parce qu'elles n'ont peut-être pas suffisamment été prises en considération et aimées à l'intérieur de cette communion ? Une conférence fort instructive du cardinal J Ratzinger aux évêques chiliens, le 13 juillet 1988, au sujet de « l'affaire Lefebvre », souligne explicitement le fait que certaines valeurs émigrent hors du périmètre visible de l'Eglise parce qu'elles n'y trouvent plus d'« espace vital suffisant » : « L'une des découvertes fondamentales de la théologie de l'œcuménisme est que les schismes ne peuvent survenir dans l'Eglise que lorsqu'on cesse de vivre et d'aimer certaines vérités et certaines valeurs de la foi chrétienne. La vérité marginalisée devient autonome, elle subsiste déchirée de la totalité de la structure ecclésiale, et c'est autour d'elle que se forme un mouvement nouveau [...] On ne pourrait imaginer un phénomène de cette ampleur s'il ne mettait en jeu des éléments positifs qui en général ne trouvent pas un espace vital suffisant au sein de l'Eglise d'aujourd'hui. » En réaffirmant le droit d'user de la forme extraordinaire du rite romain, Benoît XVI a contribué de faÁon décisive « à ôter toute raison d'être au schisme, en le rendant superflu à partir de l'intérieur même de l'Eglise. » (Cf La pensée catholique 237 (1988), 71-75.)

J. Ratzinger, comme théologien privé, a enfin développé l'idée d'un catholicisme à plusieurs vitesses. Sur la rupture avec l'orthodoxie, il observe : « Bien qu'il ne nous soit pas possible d'arrêter l'histoire, ni d'effacer le chemin parcouru depuis des siècles, il est tout de même permis de dire que ce qui a été possible pendant un millénaire ne peut pas être impossible aujourd'hui du point de vue chrétien. [...] Autrement dit : Rome ne doit pas exiger de l'Orient, au sujet de la primauté, plus que ce qui a été formulé et vécu durant le premier millénaire [...] L'union pourrait se réaliser sur la base suivante : d'un côté, l'Orient renonce à combattre comme hérétique l'évolution réalisée en Occident durant le deuxième millénaire, et accepte l'Eglise catholique comme légitime et orthodoxe dans la forme qu'elle a prise au cours de son évolution, et de son côté l'Occident reconnaît l'Eglise d'Orient comme orthodoxe et légitime dans la forme qu'elle a conservée » (Les principes de la théologie catholique. Esquisse et matériaux, Paris, Téqui, 1982. Le retour au statu quo ante consisterait donc à entendre le différent (réel) surgi comme ne remettant pas en cause la communion fondamentale dans laquelle on a vécu ensemble. Il s'agit là d'une proposition audacieuse de la part d'un théologien. Benoît XVI, détenteur de la primauté romaine telle que Vatican I l'a définie, assumera-t-il cet aspect de la réflexion de J. Ratzinger préconisant, pour les orthodoxes, une autre manière de reconnaître l'autorité du successeur de Pierre ? Mutatis mutandis, les lefebvristes seraient-ils autorisés à envelopper d'un silence pudique certains aspects de Vatican II ? Dans ce cas, paradoxalement, les quatre évêques bénéficieraient d'un œcuménisme qu'ils récusent par ailleurs !

7 - Le Pape a-t-il réintégré un évêque négationniste ?

Voilà précisément l'amalgame fâcheux auquel il faut tordre le cou. Les propos de Mgr Willamson sont parfaitement odieux et scandaleux. Mgr Fellay s'en est désolidarisé et a même demandé pardon au Pape et à tous les hommes de bonne volonté, ce qui est une démarche peu courante chez les lefebvristes. Dont acte. Peut-être cet événement lui fera-t-il percevoir les outrances qui émaillent trop souvent les discours de la Fraternité Saint-Pie X, voire la réduction du mystère d'IsraÎl au concept théologiquement inacceptable de « peuple déicide ». Quant à Benoît XVI, sa position ne souffre aucune ambiguïté : « En ces jours où nous rappelons la Shoah, me reviennent en mémoire les images recueillies lors de mes visites répétées à Auschwitz, un des camps dans lesquels s'est consommé l'atroce massacre de millions de juifs, victimes innocentes d'une haine raciale et religieuse aveugle. [...] Tout en renouvelant avec affection l'expression de ma solidarité entière et indiscutable avec nos Frères destinataires de la première Alliance, je souhaite que la mémoire de la Shoah induise l'humanité à réfléchir sur l'imprévisible puissance du mal lorsqu'il conquiert le cœur de l'homme. [...] « Que la Shoah soit pour tous un avertissement contre l'oubli, contre la négation, ou contre le réductionnisme, parce que la violence perpétrée contre un seul être humain est une violence contre tous. [...] Que la Shoah enseigne aux générations anciennes et nouvelles que seul le chemin fatigant de l'écoute et du dialogue, de l'amour et du pardon, conduit les peuples, les cultures et les religions du monde au but tant désiré de la fraternité et de la paix dans la vérité. Que jamais plus la violence n'humilie la dignité de l'homme ! » (Audience du 28 janvier 2009)

Lire également la note de la secrétairerie d'état.

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